J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi

Publié le par Martine

J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi

Retour à la sélection automne hiver des 68 premières fois et quel retour! Encore une fois je reste assommée par la qualité et l'originalité de ces premiers romans qu'il nous est donné à lire, par leur puissance, leur force et cette faculté qu'ils ont de nous toucher au plus intime, de nous bousculer et de nous confronter à certains faits, certaines situations, certains événements qui sont à des milliers d'années lumières de notre quotidien. Tout ça, c'est ce que j'ai ressenti en lisant cette première oeuvre signée Yoan Smadja chez Belfond, collection Pointillés.

En 1994, j'étais enceinte pour la troisième fois et allais donner naissance à mes triplés. Alors ce qui se passait dans le monde, au Rwanda en particulier, était vraiment très loin de mes préoccupations du moment. Tout ce qui comptait pour moi était que la césarienne se déroule dans les meilleures conditions et que mes enfants soient en bonne santé. Ensuite les mois qui ont suivi leur naissance, je ne m'en souviens même pas. Ouvrir un journal ou un livre, écouter les informations, regarder un film était impossible. J'ai ainsi dans ma vie un trou noir de presque trois ans d'usine à bébés.

Pourtant c'est en ce même printemps 1994 que Yoan Smadja situe son roman. En Afrique du Sud où arrive Sacha, jeune journaliste reporter, qui doit couvrir pour son journal les premières élections post-apartheid. Et au Rwanda où elle ne peut s'empêcher d'aller, comme aimantée par ce qu'elle voit de ces convois de machettes qui entrent aussi curieusement dans ce pays.

Et puis il y a Rose, jeune femme Tutsi, qui est muette et qui écrit à son mari Daniel de longues lettres pour rester en contact entre deux déplacements où il est appelé à intervenir en sa qualité de médecin. Des mots posés sur papier face aux maux qu'il faut soigner.

C'est par la voix de ces deux femmes que le roman s'offre à nous. D'une part le récit à la troisième personne de ce que Sacha va découvrir et vivre dans ce pays en guerre, confrontée à ce génocide qui n'en porte pas encore le nom et qui pourtant sera bien reconnu comme tel, avec toutes ses horreurs inimaginables. Et d'autre part ce sont ces lettres aimantes, affectueuses, que nous partageons avec Rose. Ces lettres qui nous font découvrir un pays autre, une vie simple de femme, d'épouse et de mère du petit Joseph dans ces Mille Collines loin des manigances et et de tout dessein politique. Ces lettres pleines d'inquiétude, d'effroi, de peur qui deviennent bientôt le seul lien tangible entre le couple pour affronter les horreurs de cette guerre et ne pas se perdre.

Par la voix de ces deux femmes, j'ai enfin pris conscience de ce drame humain. Il était temps penserez-vous peut-être? Sûrement. Mais ce qui me fait frémir vraiment c'est la pensée que ce génocide rwandais pas plus que les autres perpétrés de par le monde n'ont servi de leçon et qu'il s'en déroule encore et toujours. 

Combien de Rose faudra-t-il pour nous alerter ? Quels force et courage faudra-t-il à des journalistes comme Sacha pour témoigner et alerter le reste du monde? Le roman ne nous le dit pas. Mais il nous interpelle, nous émeut, nous bouleverse, nous donne envie de hurler et c'est tout simplement énorme!

J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi
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