Manquent à l'appel

Publié le par Martine

Manquent à l'appel

Depuis hier et la fin de ma lecture de ce roman (qui reste un roman même si...), j'ai les larmes aux yeux et je suis remplie d'hésitation, ne sachant pas trop comment en parler sans ne rien omettre de tout ce que cette histoire m'a fait éprouver. Je pourrais dire que c'est un coup de coeur. Mais ce ne serait pas suffisant tellement cette lecture m'a bouleversée et m'habite encore.

Dans cette petite ville à proximité de Milan, vivent cinq jeunes garçons de 17 ans, Ivan, Anto, Roberto, Simone et Lorenzo, ce dernier claudiquant depuis qu'il a eu la polio dans son enfance. Ils sont les seuls garçons de leur classe, se retrouvant par hasard dans cette section majoritairement féminine, sans l'avoir choisi, parce que, pour eux, être ici ou ailleurs, c'est la même chose. Leur avenir, ils ne le voient pas, ils ne le sentent pas, ils ne l'envisagent pas. Alors le jour où Simone annonce que son père l'a inscrit dans une école réputée en Angleterre pour qu'il acquiert des bases essentielles qu'il ne pourra jamais avoir en Italie, à la rentrée prochaine, année qui sera sanctionnée par leur examen de fin d'études secondaires, ses quatre copains décident que pour eux aussi l'heure du changement est arrivée. Et ils prennent contact avec celui ou ceux qui diffusent les vidéos que Nadine, la petite amie de Roberto leur a fat découvrir en secret. 

Pour leurs parents, pour leurs familles, ils affirment leur envie de vacances d'été communes, entre copains, en Grèce. Et les voilà partis pour trois semaines. Sauf que, de Kos où ils passent effectivement deux semaines en attendant le message de leur contact, ils partent en Turquie, la traversent, arrivent en Anatolie et, de là, vont atteindre la Syrie. Enfin... pas tous les quatre. Car Lorenzo, du fait de sa claudication, est refusé par le passeur. Et, abandonné dans cette montagne, froide, de nuit, il décide de revenir. Un périple qui, au final, aura duré quatre mois.  

C'est pourquoi, en cette nouvelle année scolaire qui a débuté deux mois plus tôt, il est le seul garçon de sa classe. Ses quatre amis manquent à l'appel. Il est là, lui, Lorenzo, seul, muré dans un silence assourdissant pour sa famille, pour ses parents, pour ses professeurs, pour la police qui les recherchent activement. Seule, la mort de Roberto, à Damas lors d'une fusillade, pourra peut-être le pousser à parler...

Quand j'ai commencé à lire ce roman de Giorgio Scianna, paru aux éditions Liana Levi, et que j'ai lu le conseil que Michele Murgia nous donne en quatrième de couverture "livre conseillé aux adultes qui veulent comprendre les ados", je me suis dit "encore un roman pour parler de radicalisation des jeunes". Et puis je suis entrée dans l'histoire, dans ce récit qui commence au retour de Lorenzo et dont on découvre les péripéties au fur et à mesure des chapitres qui alternent entre les mois précédents et ce moment crucial, avec l'enquête en cours, le silence de Lorenzo "laissé pour compte sur la ligne de départ", l'incompréhension des parents de ces quatre jeunes, leur détresse, la mort de Roberto, le seul qui a hésité alors qu'ils se trouvaient en Turquie et qu'il était encore possible de renoncer, de revenir. Et cette promesse, insensée, inconcevable, que ces jeunes garçons se sont faits et que Lorenzo tient à honorer coûte que coûte.

Je ne sais pas trop comment parler mieux de ce roman, de toutes ces questions qu'il soulève, la première (et l'essentielle pour moi) étant "connait-on vraiment ses enfants?" Comment rester insensible face à ces jeunes dont l'avenir n'a aucune saveur, aucune couleur, ne représente rien, n'a aucune valeur. Ce n'est pas du désarroi, ni du désoeuvrement. C'est juste le monde que nous, adultes, leur avons construit, leur laissons, qui ne ne leur convient et dans lequel ils ne trouvent aucune place. Et comment pourrait-il en être autrement alors que, bien souvent, nous-même, adultes ne l'acceptons pas, ou nous y résignons simplement parce que nous y portons dessus un regard d'adulte justement, regard qu'ils ne peuvent pas encore avoir?

Ce roman, de par sa construction, portée par cette enquête, par le silence et la présence de Lorenzo, ne tombe pas dans le mélo. A aucun moment. Et c'est bien ce qui en fait toute sa force et sa qualité. L'écriture de Giorgio Scianna est claire, nette, précise et sincère. Authentique. C'est en tous cas comme ça que la traduction de Marianne Faurobert nous la fait ressentir et je l'en félicite.

Tout comme j'ai apprécié l'illustration de couverture, en clin d'oeil avec un passage du récit que je ne vous dévoilerai pas maintenant. Tous ces poissons noirs nageant dans le même sens laissant un espace vide pour ces quatre poissons rouges allant à contre-courant. Par opposition. Juste pour montrer qu'ils existent?

 

Manquent à l'appel
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
coucou martine,
tu m'as vraiment donné envie de lire ce livre - même si j'en ai encore quelques uns en attente !!!-
Merci et à bientôt bises
Répondre
M
J'en suis heureuse. C'est un roman à lire, par son sujet et pour essayer de comprendre nos jeunes. Merci Cathie. Bises
E
je ne l'aurais pas forcément repéré, mais ce que tu en dis donne envie!
Répondre
M
Tant mieux si c'est le cas. Il y a tant et tant à dire et à écrire sur ce roman. Merci Eimelle