La dernière transhumance

Publié le par Martine

La dernière transhumance

La transhumance, du latin trans (de l'autre côté) et humus (la terre, le pays), est la migration périodique du bétail allant de la plaine vers la montagne ou de la montagne vers la plaine, en fonction des saisons dans le but de trouver une alimentation plus riche et constante avant de s'en retourner en sa demeure d'origine. Dans ce roman d'Alysa Morgon paru dans la collection Le Chant des Pays des belles éditions Lucien-Souny, il est question de transhumance, dans tous les sens du terme, aussi bien pour les animaux (en l'occurrence ici des moutons) que pour les hommes. Je m'explique.

Dès leur naissance, aussi bien pour Barthé que pour Félicien, les dès sont faussés. En cette deuxième moitié du 19e siècle, Barthé "Le Marseillais" naît à Châteauneuf-le-Marquis, avec une jambe plus courte que l'autre, le condamnant d'office à boiter toute sa vie mais, pire que tout, sa mère décédant lors de l'accouchement, à la colère marquée de son père qui lui reproche sans cesse cette perte cruelle et son handicap. Ainsi l'enfance de Barthé se passe dans la solitude et le chagrin, se protégeant du mieux qu'il le peut des moqueries incessantes et des réflexions mauvaises de son père, renforcées par son remariage et la naissance d'un second fils, de bonne constitution, lui. C'est en compagnie des moutons dont il a la charge, et principalement dès que les beaux jours reviennent, que Barthé trouve un peu de répit lorsqu'il part avec ses bêtes pendant les trois mois de temps de la transhumance dans les montagnes hautes-alpines où il a la joie de retrouver Félicien, berger lui aussi, avec qui il a noué une solide amitié.

Ayant souffert lui aussi du regard, ou plutôt de l'absence de regard de son père, privilégiant d'autant son fils aîné d'un an plus âgé que Félicien, le jeune homme, timide et réservé au sourire angélique, apprécie la compagnie de Barthé et c'est donc tout naturellement que, cet été-là, il lui fait part de la proposition d'Elysée, berger également, de partir en Amérique, dans ce pays lointain de Californie où, parait-il, on a grand besoin de bergers, appelés "moutonniers", et où, dit-on aussi, on peut faire fortune très facilement. N'ayant rien à perdre ni l'un, ni l'autre, voici donc Barthé et Félicien "Beau Sourire" partis à la découverte de ces contrées sauvages, où tout est à faire et à construire, à destination finale de cette ville au nom évocateur "Loss Angèle"...

J'ai toujours grand plaisir à lire les romans d'Alysa Morgon et, à chaque fois, je suis curieuse de savoir quel sera le sujet dudit ouvrage et s'il parviendra à me surprendre et à combler mon appétit de lectrice. Et, à chaque fois, le charme opère, l'émotion fonctionne, l'intérêt est stimulé, et le style unique de l'écrivain, peuplé de mots en dialecte de ses (nos) montagnes alpines, qui font toute la saveur du récit, remplit parfaitement son rôle et me porte, m'emporte, m'ouvre les portes d'émotions secrètes et d'horizons nouveaux.

Il faut dire que, cette fois-ci, Alysa Morgon n'a pas gâché ses effets. L'Amérique, la Californie, rien que ça! Voilà un beau dépaysement! On part bien loin de cette belle région de Provence dont l'écrivain sait si bien nous parler. Et pourtant, par les voix de Barthé, de Félicien, d'Elysée et de tous ces autres bergers partis chercher fortune de l'autre côté de l'Atlantique, c'est toujours dans cette Provence, magnifique et enchanteresse que l'auteur nous invite, la Californie, ses paysages arides, ressemblant, par bien des côtés à nos montagnes alpines, l'immensité, la compréhension de la langue en plus.

Et c'est bien par ce dernier aspect que le bât blesse. Cet anglais approximatif que Barthé a appris dans les livres où il trouvait refuge étant enfant et que Félicien ne maîtrise absolument pas. Ce qui va valoir à l'un de trouver de suite un emploi de contremaître chez un important propriétaire terrien et de commencer ainsi à bâtir sa fortune, et au second, de rester berger moutonnier et de se marier avec Azélie, belle jeune femme française venue avec son frère tenter l'aventure américaine également. 

Ce qui m'a le plus touchée, émue, dans ce roman, c'est le parallèle que l'écrivain a créé avec grand talent autour de ce mot "transhumance". Celle des bêtes et celle des hommes, qu'on connait plus communément sous le nom de "migration", émigration et immigration confondues. Rien n'est oublié dans ce récit, ni la dure décision de partir, de quitter sa terre et son pays, ni les affres du voyage, ni les difficultés d'adaptation et d'intégration, ni ce désir bien légitime de vouloir rentrer, ce mal du pays, toujours présent au coeur et que seuls ceux qui sont déjà partis peuvent connaître et ressentir. Ce besoin quasi viscéral de retrouver ses racines, quelles qu'elles soient ou aient pu être... 

De fait, ce roman s'inscrit parfaitement dans notre époque actuelle. Changeons-en les dates et l'histoire de Barthé et Félicien devient celle de tous ces gens qu'on accueille chez nous, en France, de plus ou moins bon gré. De tous temps, les migrations humaines ont existé. Le phénomène est loin d'être nouveau. Alysa Morgon le sait et nous le rappelle indirectement. Ce qui fait la différence, c'est qu'elle le fait avec son grand talent d'écrivain, par sa plume unique et savoureuse, en nous contant joliment l'histoire de ces bergers qui nous emmènent... au bout du monde!

Un beau roman délicieux, tendre et émouvant que cette "Dernière transhumance". Mais laquelle est vraiment la dernière?

 

 

La dernière transhumance
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B
Une excellente chronique Martine ! Un ouvrage d'Alysa que je vais bien évidemment lire ! <br /> Gros bisous.<br /> Bernadette.
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A
Merci infiniment, chère Martine, pour cette magnifique chronique qui me touche beaucoup. Vous avez su lire entre mes lignes, ce dont je ne doutais absolument pas ! Merci pour vos encouragements qui m'obligent à avancer, à progresser. Merci pour votre attentive amitié. Je vous écris plus longuement par ailleurs. Un très grand merci ! Je vous embrasse.
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M
Un ramon que tu vends magnifiquement bien. merci
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M
Merci Manika! :-)