La targa

Publié le par Martine

La targa

Pour terminer notre semaine italienne, c'est par les îles que nous passons, Sardaigne et Sicile. Ayant déjà fait un pas dans la première jeudi avec le magnifique roman de Milena Agus "Terre promesse", je fais donc une halte par la Sicle. Et qui, mieux que mon cher Andrea Camilleri, pouvait m'accompagner?

"La targa", en italien c'est la plaque d'immatriculation. Dans ce court roman du maître, ce mot reprend son sens premier de "plaque", celles que les urbanistes apposent au coin de nos rues et places pour nous situer géographiquement et pour honorer en même temps la mémoire d'une personnalité ou d'un événement historique. Ce qui est bien le cas ici.

Le lendemain de l'entrée en guerre de l'Italie fasciste au côté de l'Allemagne nazi, le soir du 11 juin 1940, Micheli Ragusano revient à Vigata, en Sicile, après avoir purgé une peine de prison sur le continent pour refus d'allégeance au régime dictatorial de Mussolini. Alors que tous ou presque le regardent d'un mauvais oeil, Ragusano, estimant ne pas avoir de compte à rendre à ses "camarades" concitoyens, s'offre un verre à boire en ville. Ce qui n'est pas du goût de Coco Giacalone, fasciste convaincu, qui lui enjoint de quitter les lieux sur le champ et, même, d'aller vivre ailleurs. Le seul à oser s'interposer est le vieux Don Manueli Persico, 90 ans bien sonnés, qui demande au maire Don Filippo Caruana de se porter juge et partie de ce différent. Mais quand Ragusano cite le nom d'Antonio Cannizzaro, le vieux Manueli s'écroule, raide mort. Accusé d'être la cause de ce décès, assimilé à un assassinat, Ragusano est aussitôt incarcéré à la prison de Montelusa.

Or il se trouve que le vieux Manueli était marié à la très jeune, et très belle, Anna dont la sensualité équivoque attire bien des convoitises. A commencer par celles de Coco Giacalone. Et c'est là que débute vraiment l'histoire. Car, pour rendre l'hommage qu'il mérite à Don Manueli, fasciste de la première heure ayant participé à la Marche sur Rome en 1922 au moment de l'accession au pouvoir du Duce, il est décidé à l'unanimité de demander le versement de la pension de Manueli à sa veuve et d'apposer une plaque à son nom sur une petite place très fréquentée de Vigata, afin que tous ceux qui la traversent se souviennent toujours de l'homme qu'il fut. Mais comment tomber d'accord sur l'épitaphe? Surtout que, agonisant au fond de sa cellule de prison, Ragusano n'a pas fini de dévoiler certaines zones d'ombre de la vie de Manueli, certains actes peu honorables, dont un meurtre, et que, de son côté, la "veuve joyeuse" ajoute à la confusion générale en passant des mains d'un amant à celles d'un autre en toute discrétion!

Bien difficile alors de s'accorder sur l'hommage, le plus authentique qui soit, à rendre à Manueli sur cette fameuse plaque!

Ce court roman en quatre parties est paru aux éditions Rizzoli en Italie. Je l'ai acheté cet été à Turin, l'ai donc lu en VO et pu en savourer chaque passage, chaque phrase née sous l'imagination et le talent d'Andrea Camilleri, avec cet art de conter qui lui est personnel et dont je ne me lasse pas. Cette façon unique de camper son histoire, ses personnages, avec ce regard implacable, mais toujours bienveillant, qu'il pose sur les qualités et défauts de chacun. L'humour, la dérision sont omniprésents dans ce propos et nous apparaissent comme autant d'évidences. L'homme n'est pas parfait (la femme non plus, loin de là), chacun, chacune a ses travers et ses parts d'ombre qu'il (ou elle) s'emploie à cacher de son mieux pour faire bonne figure et se faire passer pour celui (ou celle) qu'il voudrait être ou voudrait qu'on croit qu'il est (vous me suivez?!!). Ce qui engendre la farce que Camilleri nous conte avec brio, s'appuyant sur des faits historiques et y glissant le quotidien d'une population qui doit bien s'adapter avec ce qu'il est et sans trop en souffrir dans ce qu'il fait.

A la fin de ce roman, l'auteur sicilienne Giuseppina Torregrossa écrit une lettre à Camilleri "pas piquée des vers", dans laquelle elle remercie l'écrivain pour son oeuvre, jouant avec beaucoup d'humour sur cette qualité de décrire l'homme (et la femme) sans faux-semblants, dans cette langue personnelle, que lui seul est capable de nous écrire!

 

 

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